A
l’heure actuelle, la communauté internationale se focalise sur l’assistance
humanitaire, ce qui maintient ces gens dans leur statut de déplacés alors
qu’ils souhaitent rentrer chez eux avec une petite aide qui serait un coup de
pouce pour qu’ils redémarrent rapidement une petite activité génératrice de
revenus. Le Représentant de la FAO, Monsieur Jean-Alexandre SCAGLIA a bien
voulu recevoir l’Hirondelle pour nous exposer les perspectives de son
Institution pour 2018. En substance, il nous a fait savoir qu’il fallait une
alternative avec un vrai engagement à long terme des bailleurs de fonds pas
pour un an mais pour 5 ans. Et ce pour un relèvement pérenne de la République centrafricaine.
L’Hirondelle (LHRD) :
Pouvez-vous nous présenter le bilan de
la FAO en République centrafricaine pour 2017 ?
Jean-Alexandre SCAGLIA (JAS) : Nous restons dépendants des
financements extérieurs. Nous sommes encore très marqués par l’action
humanitaire même si en 2017, nous sommes parvenus à appuyer plus de 175000
ménages soit 400000 personnes en semences et en outillage. Nous avons deux modes
de distribution. Tout d’abord la distribution directe et ensuite les foires aux
semences auxquelles beaucoup de gens ont participé.
LHRD : Pouvez-vous par
conséquent affirmer que les choses changent en RCA ?
JAS : En 2017, nous avons organisé une quinzaine de foires en
toute quiétude alors qu’en 2016 nous n’en avions tenu que 2 ou 3. Il y a donc
une amélioration notable. Sur le fond, la situation s’améliore. Mais des poches
de violences dans l’arrière-pays restent à déplorer telles qu’à Paoua, Bangassou,
Bria etc… Mais il ya aussi de grandes réussites telles que la première grande
campagne de vaccination du bétail. Nous sommes allés dans des zones compliquées
avec une population transhumante et des affrontements qui avaient lieu. C’était
en définitive une opération compliquée mais nous avons réussi. Ce qui constitue
pour nous une source de grande satisfaction avec 1,3 millions de gros bétail
vacciné. Les Peuhls ont pu venir aux centres de vaccination. L’ambiance dans le
pays commence à changer dans le bon sens.
LHRD : Quelles sont les difficultés de la FAO en terre
centrafricaine ?
JAS : Les bailleurs de fonds restent très orientés sur l’appui
humanitaire. Nous avons à la FAO quelques projets tels que l’Initiative
Jeunesse, le Projet Reboisement. Nous aspirons à travailler sur le volet
redressement mais nous n’avons pas les fonds idoines pour cela. Les populations
centrafricaines souhaitent que la FAO s’implique dans le redressement de leur
pays. Mais encore une fois il faut de l’argent. Ce qui constitue un vrai défi.
Nous sommes en discussion avec la Banque mondiale, la BAD, l’Union européenne.
Il nous faut 20 millions de dollars pour le redressement de la RCA.
LHRD : Quelles sont les
perspectives de la FAO pour 2018 ?
JAS : Il y a deux axes que le Gouvernement centrafricain se
doit de réaliser en 2018. Le
relèvement de la RCA et une stratégie de retour des déplacés internes. Pour que
le redressement, dont je viens de parler, se concrétise, il faut de vraies
actions dans le secteur agricole et de vrais programmes de redressement. On
doit mettre en place de vrais programmes
de redressement agricole (pisciculture urbaine, élevage, forêts, artisanat) car
c’est ce secteur qui fait vivre toute la population centrafricaine. Il faut par
ailleurs que des taxes soient payées (secteur forestier) pour financer le
budget national. Car le Gouvernement centrafricain a besoin de financements. Si
on ne parvient pas à mettre en place le redressement national en 2018, on ne
réussira pas la paix et il y aura encore des violences. Si les gens ne trouvent pas de travail, ils
continueront à verser dans la violence. On ne produira pas la paix avec plus de
policiers ou de soldats, mais avec de l’emploi et des taxes qui iront alimenter
les caisses de l’Etat. C’est à ce prix que l’on parlera de relèvement et de
développement. Concernant le deuxième défi de 2018 il s’agit d’une stratégie de
retour pour les déplacés. On estime entre 400000 et 600000 déplacés internes
dans les camps ou dans leurs familles. Je suis personnellement allé à Bambari
et j’ai rencontré des groupements de femmes et de jeunes. Ils se plaignent
qu’on ne leur propose rien. Il faut un vrai Plan de Retour. Ces gens ont perdu
leur capital de production. Ils nous demandent de les aider. Ils ne demandent
pas beaucoup : une brouette, un lot de semences, des outils. A l’heure
actuelle, la communauté internationale se focalise sur l’assistance humanitaire
ce qui maintient ces gens dans leur statut de déplacés alors qu’ils souhaitent
rentrer chez eux avec une petite aide qui serait un coup de pouce pour qu’ils
redémarrent rapidement une petite activité génératrice de revenus. Quand je
suis arrivé en République centrafricaine en 2014, on m’avait dit que le camp de
déplacés de Mpoko ne fermerait jamais. Aujourd’hui ce camp est fermé. Les gens
sont très raisonnables et ils ne demandent pas grand-chose. En tout et pour
tout il s’agit d’octroyer une dizaine de dollars par famille de déplacés soit
une goutte d’eau. J’exhorte la communauté internationale à débloquer une somme
de 20 millions de dollars US pour un programme significatif, visible et qui va
véritablement changer les choses en République centrafricaine. On dépense des
milliards de dollars pour le conflit syrien. En RCA avec 20 millions de dollars
on change la donne en intégralité. Et ce pour transitionner vers autre chose
que de l’humanitaire. Je considère qu’il y a un déficit de leadership au niveau
de la communauté internationale qui se satisfait de dons à hauteur de 1 million
de dollars ce qui au final ne permet pas un relèvement pérenne et il y a par ailleurs
un déficit de leadership au niveau du Gouvernement centrafricain qui manque de
capacités pour formuler précisément les vraies priorités concernant le premier
pilier du RCPCA à savoir le Relèvement. Il faut par conséquent sortir de sa
zone de confort dans laquelle on a l’impression
que l’on peut rester dans l’humanitaire. La communauté internationale
donne de l’argent facile et les Autorités nationales se laissent bercer par ce
confort. Il faut une alternative avec un
vrai engagement à long terme des bailleurs de fonds pas pour un an mais pour 5
ans. Il faut une reprise en main des Autorités centrafricaines avec de
vraies compétences, une véritable stratégie et surtout une bonne formulation
des priorités. On se fixe 5 ans pour opérer un vrai relèvement et sortir de
cette situation où l’on est.
LHRD : Quelle est votre plus
grande crainte concernant la crise que connaît la RCA ?
JAS : Le danger qui guette la République centrafricaine c’est
que ce conflit s’éternise durant des années. Avec un statu quo qui va coûter
très cher à la communauté internationale.
Cette même communauté internationale qui évite l’effondrement total de
la RCA. Mais dans le même temps qui ne sort pas le pays de sa situation
inextricable. Cela peut durer 10 ans, 20 ans. Jusqu’à la prochaine convulsion.
Je le redis, il faut un véritable développement économique. Le potentiel est
là. La population centrafricaine n’est que de 4 millions. C’est jouable. Les
indicateurs économiques peuvent s’améliorer en très peu de temps en 6 mois. Il
faut relancer l’exportation du bois, du coton, du café, du cacao. Les gens sont bloqués dans leurs démarches car
il leur manque une dizaine de tôles et un cadenas pour fermer la porte de
l’entrepôt où ils souhaiteraient faire sécher leur café. C’est vraiment
dommage. Ils ont un problème de trésorerie. Les gens sont bloqués par des
petites choses. Leur véhicule est en panne et il n’y a pas de pièce détachée. Ce
sont des exemples comme cela qui expliquent que les choses bougent
difficilement alors qu’il devrait en être autrement. Pour peu qu’il y ait de la
bonne volonté de la part des Autorités centrafricaines.
LHRD : Pouvez-vous nous parler du Projet Initiative Jeunesse de la
FAO ?
JAS : L’appui financier destiné à ce Projet est
malheureusement très insuffisant. Ce projet a fonctionné à Bambari. Nous avons
formé 1500 jeunes par vague en techniques culturales, en élevage de poulets, en
pisciculture. Nous avions par ailleurs un programme axé sur le maraîchage en
partenariat avec la JPN et le Ministère de l’Entrepreneuriat. Le Ministère
précité forme les jeunes en éducation financière, gestion et comptabilité ainsi
que sur les aspects juridiques comme l’immatriculation d’une société. Quant à
la JPN, elle s’occupe de l’animation et de la formation en entrepreneuriat des
jeunes ainsi que de l’aspect social. Les gens sont inscrits sur liste
d’attente. Il y a un engouement pour ce projet. Nous sommes actuellement en
phase d’évaluation. Quant aux 1500 jeunes formés, la majorité s’est installée à
son compte. C’est donc en grande partie une réussite pour la FAO. Quant aux
échecs de certains jeunes, on travaille sur leurs causes avec une Unité de suivi-évaluation. Nous
allons à ce titre très prochainement organiser un vaste Atelier national avec
le Ministère de l’Entrepreneuriat sur la refonte du Code de l’Entrepreneuriat
et des PME voire des nano-entreprises. Les TPE (Très Petites Entreprises) ne
sont pas prises en compte par la loi centrafricaine. Il en va de même pour
l’Auto-Entrepreneuriat. De surcroît, il faut une simplification des procédures
administratives pour la création d’entreprise en République centrafricaine. Il
convient de revoir l’ébauche du projet de loi concernant le Code précité et ce
de manière participative. Enfin, il faut tout faire pour sortir les jeunes
Centrafricains de l’informel. Il y a de nombreuses perspectives économiques
pour ce pays telles que l’artisanat de niche, les réseaux de commerce équitable
et produits agricoles haut de gamme à l’export avec des labels et des
appellations d’origine contrôlée. Ce qui permettrait de distinguer la RCA des
autres pays africains par une approche résolument originale et innovante.
Interview réalisée par Isabelle
KESSEL
SOURCE JOURNAL "L'HIRONDELLE"

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